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Les mots de l’arrivée

Après 18 jours, 18 heures et 43 minutes de mer, ce qu’on peut lire à St Barthélémy sur les visages des marins de NF Habitat, c’est l’émotion d’avoir réussi à aller au bout de cette course. Après avoir parcouru 4458 milles, il y a de la joie et aussi la déception d’une petite place manquante. Ils arrivent moins de 7 heures après le premier et 50 minutes après le cinquième.
A terre, c’est l’heure de refaire la coure. L’heure des si. Et si… et si ils n’avaient pas aussi bien persévéré, nous ne serions pas aussi touchés par leur parcours sur la Transat AG2R La Mondiale et le récit que Corentin Douguet et Christian Ponthieu nous en ont fait chaque jour !

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Arrivée de NF Habitat

Corentin Douguet et Christian Ponthieu ont finalement terminé 6ème de la TransatAG2R La Mondiale sur NF Habitat. Pour cette édition expresse, la plus rapide de l’histoire de la course les conditions ont été toniques de bout en bout… 

Corentin Douuet et Christian Ponthieu, a bord du Figaro NF Habitat, 6eme de la Transat AG2R La Mondiale 2018 en 18j, 18h, 43mn et 22 sec - Saint Barthelemy le 11/05/2018

Corentin Douuet et Christian Ponthieu, a bord du Figaro NF Habitat, 6eme de la Transat AG2R La Mondiale 2018 en 18j, 18h, 43mn et 22 sec - Saint Barthelemy le 11/05/2018

Photos © Alexis Courroux

10 mai – mot du bord : 100 milles

« Christian avait déjà constaté que passer sous la barre des 1000 milles était un cap psychologique important, alors 100 milles ! C’est la distance entre Lorient et les Sables d’Olonnes. On vient d’en parcourir environ 4000, alors 100, c’est une toute petite ballade. Mais il faut les faire proprement ces 100 milles, avec nos organismes fatigués et un bateau qui a été bien sollicité aussi. Il est là en fait le risque, prendre à la légère ces 100 derniers milles. On est d’accord, sur le papier la messe est dite. Il faudrait que jusqu’à l’arrivée on aille 1 noeud plus vite que Groupe Royer, ou qu’Armor Lux aille 1 noeud plus vite que nous, pour qu’il y ait un changement au classement. Mais on n’est plus en 1978, ce n’est pas Birch et son trimaran face à Malinovsky et son monocoque. Non, ce sont 3 binômes sur des monotypes, dans un Alizé bien établi. Donc pour générer de telles différences de vitesse, il faudrait que certains fassent de grosses bêtises. Et c’est valable aussi pour les quatre de devant, ou seul le nom du 3eme est encore incertain. Ça fait d’ailleurs un peu mal de voir nos compagnons canariens jouer le podium sans nous, mais c’était à nous d’être un peu meilleur. Bravo à eux.
J’avais dit que si on faisait dans les 5, ce serait une belle performance. Il va donc probablement nous manquer une heure pour atteindre cet objectif. Et je voulais aussi battre Thierry Chabagny, parce qu’on en a fait trois ensemble et que c’est la première fois qu’on était adversaires sur cette course, parce que c’est mon copain, et parce qu’il est tenant du titre, et ça c’est bien engagé !
Voilà, on va donc rester concentrés jusqu’au bout, continuer à enlever ces sargasses qui nous freinent et ne rien lâcher. Et dans une douzaine d’heures, nous reprendrons contact avec les bienfaits de la civilisation : la douche, les toilettes, le réfrigérateur, le sol qui ne bouge pas, un matelas, des légumes et des fruits frais, un ti punch, une bière (ce n’est pas forcément dans l’ordre !).
Ensuite on vous racontera tout. Enfin presque tout. Parce qu’une partie de ce qui se passe sur les bateaux, reste sur les bateaux. Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais c’est comme ça depuis que les humains naviguent je crois. »

9 mai – mot du bord : la guerre des sargasses

« Autant il subsiste toujours un doute sur le fait que la guerre de Troie ait bien eu lieu, autant il n’y en a aucun sur la guerre des sargasses. Ça se passe en ce moment sur l’Atlantique. Et ça commence vraiment à mes les b… menues de devoir passer la corde à noeuds et la canne à algue tous les quart d’heure.
Déjà j’aime pas la guerre, bien qu’on lui emprunte de temps à autre sa sémantique pour parler de sport, mais quand elle est perdue d’avance, c’est encore pire.
A part ça, la régate continue. Nous sommes en contact visuel avec Royer, bien qu’ils nous aient pris 3 milles cette nuit à la faveur d’un nuage. J’ai parlé avec Goose, que l’on surnomme aussi Alexis Loison, à la VHF pendant que nos coéquipiers respectifs dormaient, c’était sympa. Je lui ai demandé de réfléchir au concept du respect des ses ainés. On saura bientôt ce qu’il en pense, mais j’ai ma petite idée sur le sujet.
Il reste 375 milles à parcourir, avec 6 milles de retard sur Royer, et 12 d’avance sur Armor Lux, la bataille (vous voyez, j’en parlais au début) pour les places 5, 6 et 7 va être animée. Réponse vendredi matin.
Profitez bien des embouteillages, au moins c’est sans sargasses !! »
Co & Christian à bord de NF Habitat

6 mai – Mot du bord : Imagine Heloise

« Imagine, c’est l’institut des maladies génétiques, rattaché à l’hôpital Necker, dont nous portons les couleurs. Et Heloise, la nièce de Christian, est suivie là-bas. Il n’est connu que 3 autres cas similaires au sien dans le monde. Elle a 5 ans, elle ne parle ni ne marche, et est nourrie à l’aide d’une sonde. Elle était au départ, Heloise, et c’était chouette.
Au mois d’Avril, nous sommes allés visiter l’institut. Dire qu’on a été impressionnés est en-dessous de la vérité, mais là je n’ai pas d’autre mot. 900 personnes, médecins, chercheurs, personnel soignant, administratif, qui donnent tout ce qu’ils ont pour faire avancer la recherche sur les maladies génétiques. L’institut est unique en son genre puisqu’il regroupe malades, chercheurs et médecins dans un même lieu. Quand ils attaquent un dossier de recherche, ils ne savent pas si ça va prendre 1, 10 ou même 20 ans. Et peut-être qu’à la fin il faudra tout jeter. En termes de préparation mentale, ils doivent pouvoir nous en apprendre un rayon ces gens là.
Alors pour vous tous, nous on navigue le mieux possible. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est ce qu’on sait faire le meiux. Alors si ça vous donne un peu d’air entre deux manipulations ou deux consultations. Si ça permet aux familles, le temps d’une vacation ou d’un classement, d’oublier un peu leurs souffrances quotidiennes, c’est déjà ça.
Nos petits problèmes de positionnement Nord/Sud, s’ils n’en sont pas moins réels, paraissent bien futiles au regard de ceux qui se posent à l’institut. Et notamment les problèmes financiers, car ça coûte cher la recherche, et souvent ça rapporte pas grand-chose. Si ce n’est des enfants qui guérissent, ou presque, et qui peuvent vivre normalement, eux et leurs familles. Alors oui, on IMAGINE qu’un jour Heloise guérira.
L’institut, bénéficie de fonds public, mais doit aussi faire appel aux dons pour continuer à avancer. Je finirai donc ici, comme ça m’arrive souvent, en citant Pierre Desproges (philosophe français de la fin du 20e siècle spécialisé en gaudriole radiophonique) : « quand on lèvera des impôts pour les mourants du monde, et qu’on fera la quête pour préparer les guerres, alors notre monde sera presque civilisé. » »
Corentin & Christian, à bord de NF Habitat, à environ 1000 milles de St Barth.

5 mai – mot du bord : les sargasses

« Ca va pas mal à bord de NF Habitat. D’après notre anémomètre, on a des rafales à 400 noeuds. Donc on peut raisonnablement penser qu’il a les fils qui se touchent. Mais la girouette indique la bonne direction, donc on peut quand même naviguer presque normalement. Je vais bricoler un peu en bas, et si je trouve rien, j’irai changer l’aérien. On en un de spare à bord. En espérant qu’il tombe en marche du premier coup. L’autre dossier du moment, c’est qu’on commence à croiser pas mal de sargasses. Il a fallu jouer de la corde à noeud la nuit dernière car une grosse boule s’était coincée dans la quille. De nuit on ne les voit pas bien évidemment, et de jour pas toujours car elles sont parfois 1 mètre sous la surface ! Normalement, la vraie bataille des sargasses aura lieu les dernières 24h, mais on est prévenu. Donc on check la quille toutes les 30mn. On est content d’être 6e sur NF Habitat »

Co & Christian

4 mai : Dernière ligne droite ?

Actuellement sixièmes après douze jours de course sur NF Habitat, Corentin Douguet et Christian Ponthieu comptent bien rentrer prochainement dans le Top 5 de la Transat AG2R La Mondiale. Il reste encore probablement sept jours de mer avant d’atteindre l’île de Saint Barthelemy. D’ici là, il peut encore évidemment se passer beaucoup de choses, l’écart latéral entre les concurrents ayant franchement ouvert le jeu des pronostics.
Retour sur cette deuxième semaine de mer, avec ses hauts et ses bas, et projections sur l’avenir.

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3 mai – mot du bord : 1%

« 1% de vitesse, one fucking percent (je préfère l’écrire en anglais, parce qu’en français ça se traduit par un gros mot alors on peut pas faire ça), c’est ce qu’il nous a manqué en vitesse entre le 28 Avril et le 2 Mai pour pouvoir rester devant Breizh Cola.
1%, c’est comme le montant de cette taxe sur les flux financiers qui pourrait probablement sauver le monde mais qu’on ne mettra probablement jamais en place.

C’est pas grand chose, 1%, c’est même presque rien. Mais dans certains cas ça peut tout changer.
En l’occurrence, ça n’a pas contribué à sauver le monde mais c’est ce qui a permis au bateau rouge et au bateau vert de s’échapper un peu. Et maintenant ils ont plus de vent que nous là où ils sont. Et on peut juste les regarder continuer à se barrer, et ça fait ch..!
On a plus qu’à espérer qu’à un moment ou à un autre, ils payent aussi la taxe Tobin sur la vitesse  et qu’on puisse revenir sur eux. C’est le principe même de cette taxe, il faut que tout le monde la paye pour que ça fonctionne.
En attendant, on continue à barrer et régler au mieux avec ce qu’on a, et on joue à Virtual Regatta pour de vrai.
On est tout seuls sur l’eau, et plusieurs fois par jour on voit les petits bateaux avancer sur l’écran. C’est plus fatiguant et on ne peut rien faire d’autre pendant ce temps-là, mais c’est quand même mieux à faire en vrai.
A bientôt »
Christian & Co à bord de NF Habitat sur l’Atlantique

2 mai – mot du bord : c’est chaud !

« Ca y est,
Nous sommes sortis de cette grande bande nuageuse qui nous accompagnait depuis 48h.
l’Alizé a aussitôt légèrement faiblit, et la température franchement augmentée. Nous sommes déjà pratiquement à la latitude de St Barth. Et les 9 jours de course qui restent s’annoncent chauds, dans tous les sens du terme, car la bagarre aussi s’annonce relevée.
Il n’est que 8h30 locale, et je suis en caleçon à la table à carte pour écrire. Ca aussi c’est chaud !!
Nous sommes maintenant à moins de 2000 milles de l’arrivée. Christian, qui n’avait jamais passé plus de 4 nuits en mer avant cette course, enchaine les heures à la barre sans problème. Mais le fait que nous passions 10 jours sans faire de manoeuvre le perturbe. Nous sommes tribord amure sous spi depuis le 29 Avril, et il est possible que ça dure jusqu’au 9 Mai environ (mais ça ça peut changer). C’est sûr que quand tu viens de la voile légère et du match racing, où il arrive que certains bords durent plusieurs minutes, ça change.
En vous souhaitant des ponts de Mai ensoleillés
Avec une bonne aération, c’est mieux, c’est sûr.
A bientôt »
Corentin & Christian à bord de NF Habitat

1er mai – mot du bord : fête du travail, passion et famille

« C’est le premier mai,

la fête du muguet, le journée mondiale de quelque chose (comme chaque jour), et la fête du travail. Drôle d’idée, dans la mesure ou le travail, comme l’école d’ailleurs, nuit gravement aux loisirs, de le fêter. L’idée est donc de ne pas travailler ce jour là. Je commence déjà à m’y perdre.
A bord de NF Habitat, on continue à bosser pour ne pas perdre le contact avec bateau vert et bateau rouge. Mais comme nous faisons partie des rares privilégiés qui ont réussi à faire de leur passion un métier, ou un travail, ce qui est presque pareil, nous n’allons pas nous plaindre de notre sort.

Celà dit, faire de sa passion un métier n’est pas sans contraintes ni sacrifices. Pour les marins, l’éloignement des proches en est un (certains en souffrent plus que d’autres, c’est comme ça). Donc comme c’est son anniversaire, j’ai appelé mon fils.
Moi : Allo, c’est papa
Lui : Papa !!!
Moi : Bon anniversaire mon chéri
Lui : Bon anniversaire papa
Moi : Merci, mais le mien c’est plus tard. Tu as quel âge maintenant
Lui : 2 ans et demi. Euh non, 3 ans. Tu as mis ta polaire papa ?
Moi : Oui bien sûr
Lui : Tu as mis tous tes habits ?
Moi : Oui aussi
Lui : OK, bisous Papa
Ca me fait toujours un petit noeud dans le ventre de les entendre quand je suis en mer.

Tout va bien à bord de NF Habitat, à environ 2000 milles de la maison, et environ 2000 milles de St Barth. On glisse tribord amure sous spi dans l’Alizé. Aujourd’hui le ciel est couvert donc il ne fait pas trop chaud.
Bonne fête à tous, donc.

PS : Christian a bien évidemment accès libre à la table à carte (ordi et téléphone) mais je crois que pour le moment il garde tout ça pour lui. Tenez vous prêts, car il va en avoir des choses à raconter. »

Corentin